Les ufologues ont la nostalgie de l'âge d'or des ovnis

Bronner, Luc: Le Monde, 19 octobre 2005

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Leurs premières Rencontres européennes se sont déroulées sur fond de déclin du mouvement

Sur les murs des stands, on a affiché des photographies de soucoupes volantes un peu floues, souvent en noir et blanc. Sur les étals, on a disposé des DVD ou des livres censés prouver leur existence. Des posters décrivent les "petits gris" ou les "petits hommes verts", ces extraterrestres débarqués sur Terre et que de rares humains disent avoir rencontrés. Plus loin, des conférenciers racontent 50 ans de chasse aux objets volants non identifiés (ovnis). Bienvenue dans la nébuleuse des ufologues, ces chasseurs d'UFO (Unidentified Flying Objects), réunis du 14 au 16 octobre, à Châlons-en-Champagne (Marne) pour leurs premières Rencontres européennes.

On est venu d'un peu partout en France, et même d'Europe, pour cetévénement. Des éditeurs de revues spécialisées, des associations d'"enquêteurs officiels", des animateurs de "repas ufologiques", des témoins du passage d'ovnis, des hommes enlevés par des extraterrestres... Ces quelques centaines d'amateurs, surtout des hommes, souvent à la retraite, représentent le noyau dur de l'ufologie, ce qui reste d'années de déclin, depuis la fin de l'âge d'or des années 1950s à 1980s, quand télévisions et radios multipliaient les émissions sur le sujet, avec le journaliste Jean-Claude Bourret comme principal relais d'information.

L'ufologie n'a jamais été aussi mal, se désole Ludovic Le Bihan, professeur de dessin et surtout "enquêteur" capable de passer des journées à recueillir des témoignages. La revue Lumières dans la nuit, qui fait référence en France depuis 1958, a vu le nombre de ses lecteurs passer de 5000 abonnés à 850 aujourd'hui. La diffusion des livres a aussi chuté. A l'époque, on pouvait vendre 10 000 exemplaires pour un bon livre. Maintenant, c'est plutôt 1000 exemplaires, note Gérard Lebat, animateur des Repas ufologiques de Paris.

Les explications de cette désaffection paraissent nombreuses. Certains y voient la conséquence de films et de séries télévisées comme X-Files, qui incitent l'opinion à considérer ces événements sous le seul angle de la fiction. D'autres estiment que ce sont les "délires" des ufologues les plus extrêmes, notamment ceux qui affirment avoir été enlevés, qui ont brouillé l'image du mouvement.

L'affaire de la fausse autopsie d'un extraterrestre, diffusée par Jacques Pradel sur TF1 en 1995, reste en travers de la gorge de certains. Gilles Pinon, un contre-amiral à la retraite, reconnaît qu'il s'agissait d'une escroquerie. Mais il y voit, comme beaucoup, la preuve d'une manipulation visant à décrédibiliser... les ufologues. La conséquence est que les médias ne s'intéressent plus aux ovnis, alors qu'il s'agit d'un sujet grave, regrette le contre-amiral, ufologue depuis l'âge de 12 ans.

5 novembre 1990

De fait, le nombre d'observations a chuté depuis les années 1980. Les ufologues s'accrochent aux derniers épisodes - comme ces "300 à 400 ovnis" observés au-dessus de la France, le 5 novembre 1990. Les autorités françaises sont certaines qu'il s'agissait de la rentrée dans l'atmosphère d'un étage d'une fusée soviétique Proton. Pas les ufologues. C'était une vague d'ovnis, un événement considérable, mais il y a eu un black-out, croit savoir Jacques Garnier, 48 ans, agent à France Telecom, tombé dans l'ufologie il y a 33 ans.

La nostalgie n'empêche pas un travail acharné. Les amateurs d'ovnis se sont emparés d'Internet, multipliant les sites. Des "enquêteurs" - à Châlons, ils étaient reconnaissables à leur appareil photo ou leur Caméscope - collectent toujours des témoignages. Sur place, ils font des relevés et de patientes reconstitutions. Je pourrais vous parler pendant des heures du 5 novembre 1990 et de tous les témoignages, affirme ainsi Joël Mesnard, le seul ufologue professionnel en France, qui vit de la diffusion de Lumières dans la nuit.

Des ufologues font aussi des veillées nocturnes pour apercevoir des ovnis. Depuis 1994, Pierre Beake, 48 ans, et ses amis retournent de 130 à 140 fois par an au col de Vence, où le journaliste dit avoir aperçu un gigantesque objet volant. J'en ai revu d'autres en 1996, 1998 et 1999, affirme-t-il. Depuis, le site du col de Vence est devenu légendaire dans le petit monde de l'ufologie, au point de susciter une concurrence entre plusieurs groupes.

Car, si l'on partage les mêmes loisirs, on se déteste aussi cordialement. Les chapelles sont nombreuses. Quelques-uns, minoritaires, croient aux ovnis mais pas aux extraterrestres - on les appelle des "sceptiques" et une partie des scientifiques reconnaît leur sérieux. D'autres privilégient l'existence d'un monde parallèle, avec parfois une vision mystique. Les "lunatiques", de leur côté, sont convaincus d'avoir été enlevés par des extraterrestres. Des sectes - comme Raël, absente à Châlons - proposent d'autres interprétations.

Dans ce contexte maussade, les ufologues explorent de nouvelles pistes. Il y a les crop circles, ces formes géométriques observées dans des champs de blé qui suscitent la curiosité... bient qu'elles soient parfois l'oeuvre d'agriculteurs facétieux. Il y a aussi les catastrophes. Le 11 septembre 2001 donne lieu à des débats sur les hypothèses "alternatives". Un groupe suggère que le tsunami de décembre 2004 en Asie ne résulterait pas d'un phénomène naturel mais d'un complot mené - c'est un peu flou - par des extraterrestres et la CIA. Un conférencier surfe, lui, sur la mode du Da Vinci Code : il propose de repérer les "ovnis codés" dans l'oeuvre de Léonard de Vinci.

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