De la réalité à la légende

Michel Pascal: : (compte-rendu de la rencontre ufologique de Bugue), PS n °18, 1983
1Du 27 juillet au 2 août 1982 a eu lieu une rencontre ufologique au Bugue (Dordogne), organisée par Pierre Geste, Bertrand Méheust et Thierry Pinvidic. Par la suite, Thierry Pinvidic a demandé à Pascal Michel, qui avait décliné l'invitation, un texte qui a été inclus dans le actes de cette rencontre. C'est ce texte qui est reproduit ci-dessous avec l'autorisation de l'éditeur des actes de la rencontre.

Il y avait fort peu de parapsychologues à la réunion du Bugue. Sans préjuger des raisons qu'avait chacun de ne pas participer, je voudrais faire part de quelques réflexions inspirées par l'histoire de la parapsychologie, et plus généralement par l'histoire des sciences telle que la conçoivent certains chercheurs a l'époque actuelle, comme Kuhn et Feyerabend.

La recherche en parapsychologie n'est pas aussi jeune que celle en ufologie. Les premières expérimentions datent du milieu du 19ème siècle. Depuis cette époque, des chercheurs critiqué ces expérimentations, ont fait d'autres expérimentations avec des précautions renforcées, ont élaboré un vocabulaire, des principes, des hypothèses qui, pour la plupart , ont encore cours de nos jours. Une littérature grandissante est apparue, et ceci bien avant la fin du 19ème siècle. Au point que certains parapsychologues affirment que rien de nouveau, au point vue théorique, n'est apparu depuis le début des années trente, que toutes les idées ultérieures ne sont que des reprises d'idées déjà publiées antérieurement. Ainsi, en parapsychologie, cela fait plus de cent ans que l'on expérimente, et cela fait plus de cinquante ans que la réflexion intellectuelle dans ce domaine est arrivée à une phase de plénitude, de saturation.

Le monde scientifique, quant a lui, est resté, et reste encore, sourd à toutes ces recherches. Pourquoi ? Une des réponses est que dans le monde scientifique, en général, la théorie précède les faits. La théorie dicte si quelque chose est un "fait" ou un "non-fait" : c'est ce que soutenait, entre autres, Einstein. Un fait ne saurait prévaloir contre une théorie déjà bien en place. Ce n'est peut-être pas ainsi que la science devrait se faire. Mais face à des épistémologues qui préconisent comment la science doit se faire, des historiens des sciences constatent comment la science se fait. On n'abandonne pas une théorie parce qu'un fait vient la contredire, mais uniquement quand on dispose d'une théorie meilleure. Un exemple : la célèbre avance du périhélie de Mercure. C'est en 1915 que la théorie de la relativité générale propose une explication là où la mécanique newtonienne avait échoue. Mais dès 1855, l'astronome Le Verrier consacrait une étude à ce phénomène. En 1901, ce phénomène était donc bien connu, ce qui n'empêês Poincaré, à cette date, d'affirmer que nous sommes certains que jamais nous ne serons conduits a abandonner les principes de la mécanique newtonienne. Les scientifiques ont horreur du vide théorique et préfèrent garder une théorie imparfaite tant qu'une théorie meilleure n'a pas été produite, nonobstant la pression des faits.

Dans ces conditions, il n'est pas étonnant qu'un chercheur scientifique débutant, quelle que soit sa curiosité, préfère se lancer dans un des passionnants feuilletons de la science moderne, dans la chasse aux quarks ou aux trous noirs, d'une si grande richesse théorique, plutôt que dans un domaine où les faits sont imprévus et contradictoires, où la théorie est chroniquement stagnante, ou l'on côtoie gourous, escrocs et foules avides de mystères.

Il y a autre chose encore. L'ufologue est habitué à constater "l'élusivité" des phénomènes qu'il étudie : tout se passe comme si le phénomène refusait de fournir des preuves de sa réalité suffisantes pour convaincre une personne. Le parapsychologue constate aussi une telle situation. Mais de plus, on trouve dans la longue histoire de la parapsychologie, de "l'élusivité" sur une échelle beaucoup plus vaste. Ainsi, à des décennies où l'on a pu étudier les grands médiums à effets physiques, succède, vers 1930, une période ou les chercheurs ne trouvent plus de sujets a la hauteur de leurs prédécesseurs. De la même façon, rien ne peut garantir a l'ufologue que le nombre annuel mondial d'observations d'ovnis va rester important. Si un net déclin se produit, les jeunes ufologues risquent de se retrouver, dans une quarantaine d'années, dans la position où sont les spirites de nos jours, brandissant face au monde scientifique des livres jaunis renfermant des cas hallucinants devant lesquels le monde scientifique se tordra de rire. Les ovnis seront tenus pour une légende.

En conclusion, les vrais problèmes qui se posent à l'ufologue se situent à mon avis à un autre niveau que celui de la recherche sur les méthodes d'approche de la réalité ou les méthodes d'expertise. Et si l'ufologue se tourne vers la parapsychologie, celle-ci risque de lui apporter, plus que le sang neuf des dernières théories à la mode, le poids d'une histoire dont il ne pourra que subir la répétition.