Interview de Yves Sillard

RFI Soir, Radio France International, 29 septembre 2005

Vincent Roux : Et notre 2ème dossier ce soir : en France on les appelle des Phénomènes Aérospatiaux Non-identifiés, mais ils sont plus connus sous le nom d'ovnis. Ils peuvent fasciner ou faire sourire, mais ils intéressent aussi les scientifiques. Le CNES, l'agence spatiale française, à ainsi décider de relancer ses activités d'observation et d'analyse de ces phénomènes. Un comité de pilotage a été créé pour remettre en marche ce secteur, et notre invité ce soir est le président de ce comité de pilotage : Yves Sillard. Bonsoir...

Yves Sillard : Bonsoir... (sourire)

Vincent Roux : Alors Yves Sillard votre parcours est impressionnant ; vous avez travaillé sur le programme Concorde, vous avez été ensuite l'un des pères d'Ariane, vous avez dirigé le CNES, puis été Directeur Général de l'Armement. Autant dire Yves Sillard que si on vous a demandé que si on vous a demandé de diriger ce comité sur l'observation des ovnis, c'est qu'on veut aborder très sérieusement.

Yves Sillard : C'est un sujet qu'il faut aborder avec rigueur, sérieux, et sans avoir d'idées préconçues ni avoir peur de son ombre ; c'est un sujet très intéressant d'ailleurs.

Vincent Roux : Et c'est un regard scientifique, qu'il faut porter sur la question...

Yves Sillard: Un regard rigoureux et scientifique... voilà.

Vincent Roux : Alors en l'occurence il s'agit de réactiver une structure qui a existé, le GEPAN, le Groupement d'Etude des Phénomènes Aérospatiaux Non Identifiés. Pourquoi ce GEPAN qui avait été créé en 1977 a ensuite été un peu mis en sommeil ?

Yves Sillard : Eh ben écoutez... Il s'agit là d'un phénomène... ce phénomène des... le problème des Phénomènes des Aérospatiaux Non-identifiés qui est très sérieux, qui met en jeu de multiples témoins qui sont dignes de foi, qui s'interrogent sur la nature des observations qu'ils ont pu faire, et qui attendent à juste titre des réponses aux questions qu'ils se posent. Je reviens donc un tout petit peu en arrière. Et donc pour moi il est du rôle du CNES d'essayer de répondre à ces attentes, même si dans certains cas la réponse n'est pas facile à formuler. Et j'avais créé le GEPAN, dont vous venez de parler, dans ce but en 1977, quand j'étais directeur général du CNES, et ce GEPAN a parfaitement fonctionné. Malheureusement, ce sujet, qui nécessite comme on vient de le dire d'être abordé avec une rigueur scientifique totale, fait, très souvent, l'objet de réactions passionnées, "pour", "contre", etc. et puis de campagnes invraisemblables de désinformation qui sont très souvent destinées à destabiliser, même à ridiculiser ceux qui traitent le sujet sérieusement. Alors dans les dernières années — on peut dire depuis une quinzaine d'années — eh ben le CNES a un peu cédé à ces campagnes de désinformation ; et un audit, qui a été fait dans les années 2001-2002, qui a impliqué l'audition de nombreuses personnalités, a recommandé de redonner au GEPAN des moyens normaux de fonctionnement — sans lui donner des moyens fantastiques bien entendu — et de faire superviser et orienter ses activités par par un comité de pilotage qui associe tous les différents organismes qui sont concernés par l'étude de ce phénomène. Et voilà, ces recommandations ont été suivies par Yannick d'Escatha, qui est l'actuel président du CNES, et d'où la 1ère réunion du comité de pilotage.

Vincent Roux : ...que vous avez donc présidé.

Yves Sillard : Voilà.

Vincent Roux : Avec qui allez-vous travailler sur ces questions ?

Yves Sillard : Alors le comité est très clairement constitué si vous voulez maintenant. Il associe un certain nombre de personnes du CNES et puis des représenants des principaux organismes qui en France sont concernés par cela. Ces organismes, c'est quoi ? C'est la Gendarmerie Nationale, la Police Nationale, la Sécurité Civile, l'Armée de l'Air, l'Aviation Civile, la Météorologie Nationale. Et en plus des organismes, nous avons quelques scientifiques, 4 scientifiques dans un 1er temps, qui sont spécialistes, qui ont des activités dans des domaines qui, de près ou de loin, peuvent intéresser le sujet. Par exemple la propulsion, l'électromagnétisme, l'astrophysique et aussi les sciences de l'homme.

Vincent Roux : Que des gens sérieux quoi, donc (sourire). Alors malgré les aléas du GEPAN, cela fait une trentaine d'années que le CNES accumule des informations, des rapports, des observations... Est-ce qu'il y a des phénomènes intéressants dans ces observations, des choses qu'on a pas su expliquer ?

Yves Sillard : Alors oui si vous voulez le CNES a d'abord mis au point une méthodologie très rigoureuse pour recueillir les témoignages et analyser ces témoignages de façon à créer une base de données qui existe aujourd'hui et qui est tout à fait remarquable. Et en France, entre 1951 et aujourd'hui — parce que le CNES... le GEPAN constitué en 1977 est remonté un peu en amont — il y a plusieurs milliers de cas qui ont été enregistrés, dont en particulier près de 200 cas qui résultent d'observations à bord d'avions. Alors tous ces cas et tous ces témoignages ont fait l'objet d'un classement extrêmement rigoureux comme je vous le disais, et finalement le CNES a classé tous ces phénomènes de... sur ces 50 dernières années en 4 catégories : une 1ère catégorie qu'on appelle les Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés de catégorie A, les PAN A, qui sont des choses parfaitement identifiées ; les PAN B qui sont des choses presque sûrement parfaitement identifiées, ensuite une 3ème catégorie, les PAN C, çà ce sont ceux qui ne sont pas exploitables parce que les informations ne sont pas utilisables vraiment... c'est manque d'information, pas de clarté des témoignages, etc. et enfin dernier cas qui est les PAN D, qui eux sont parfaitement documentés, avec des témoins dont on a pu vérifier la qualité, mais qui sont inexplicables par des phénomènes connus aujourd'hui.

Vincent Roux : Et ils représentent quelle proportion à peu près ?

Yves Sillard : Alors c'est à peu près 15 % du total. Alors si on enlève les cas qui ne sont pas utilisables parce qu'ils ne sont pas intéressants, on peut se dire qu'ils se répartiraient à peu près de la même façon entre cas inexplicables et cas explicables, on peut dire de façon simple qu'il y a 75 à 76 % de cas identifiés — bien identifiés, on sait ce que c'est — et puis 25 % de cas non identifiés, qui sont inexplicables par les phénomènes connus actuellement.

Vincent Roux : Alors justement l'observation de ces phénomènes aérospatiaux c'est, intellectuellement, scientifiquement stimulant j'imagine ? Ca bouscule un peu ?

Yves Sillard : Ah ben c'est stimulant... c'est-à-dire, ça doit être stim... parce que vous savez qu'un certain nombre de scientifiques refusent, en disant "c'est impossible, donc ça n'existe pas" ; donc ça, évidemment, ça ne nous paraît pas très scientifique. Par contre quand on se donne la peine de réfl... de regarder avec sérieux et en toute objectivité tous ces cas, dont certains sont non seulement des cas avec des d'observations visuelles de témoins sérieux mais également avec des... d'autres.. certains avec des traces... des échos radar enregistrés par des avions... euh... par des radars de bord et des radars au sol... euh... dans un certain nombre de cas des traces d'atterrissages et de... comment dire... de détérioration de la végétation... tout çà est extrêmement sérieux et soulève des questions. Et aujourd'hui évidemment on ne peut face à tout çà n'émettre que des hypothèses, et rien que des hypothèses.

Vincent Roux : Et être ce que ça peut aider, est-ce que ça peut avoir des applications scientifiques, est-ce que ça peut pousser justement la recherche dans certains domaines ?

Yves Sillard : Ah ben écoutez certainement, parce que on est tout naturellement amené à chercher à expliquer un certain nombre de ces cas... on a bien le sentiment qu'il s'agit des mobiles ayant des évolutions très supérieures si je puis dire aux mobiles aériens et spatiaux que nous savons envoyer actuellement... et puis par ailleurs ils ont des effets assez curieux sur les communications, les instruments de bord... tout ça appelle des explications et un certain nombre de recherches peuvent être faites pour essayer d'expliquer un peu comment ce genre de phénomènes peut se produire.

Vincent Roux : Dernière question Yves Sillard : les américains ont un peu "inventé" ce phénomène ovnis... aujourd'hui est-ce qu'ils poursuivent encore leurs recherches ? On en parle beaucoup moins...

Yves Sillard : Alors si vous voulez, officiellement, les américains ont abandonné toutes recherches sur les ovnis après le dépot d'un rapport qui s'appelle Rapport Condon en 1969. Alors, si j'ai encore 1 mn, je peux dire simplement que ce rapport, curieusement, qui faisait apparaître dans le corps du rapport 30 % de phénomènes observés qui étaient complètement inexplicables, il concluait en disant que la poursuite de l'étude ne présentait pas d'intérêt. Il y avait une anomalie profonde entre les conclusions et le reste. Alors en réalité, moi je pense que les américains pratiquent sur le sujet — auquel ils consacrent, j'en suis persuadé, des efforts d'investigation très supérieurs à ceux de tout autre pays — ils pratiquent une politique délibérée et savamment orchestrée de désinformation. C'est la désinformation totale... Alors dans quel but ? Est-ce que c'est une crainte de voir leur suprématie remise en jeu si un jour on se trouvait face à une civilisation extérieure beaucoup plus avancée... Est-ce que c'est un soucis de garder pour eux un acquis potentiel de technologie... on en... ou toute autre explication, on en sait rien.

Vincent Roux : Yves Sillard, merci. Merci de ces explications, merci d'avoir été avec nous sur RFI, bonne soirée.