Mars 1968

Marey, George: Forces Aériennes Françaises (revue Mensuelle de l'Armée de l'Air) n° 245, mars 1968.

Dans le bulletin du Groupement d'étude de phénomènes aériens et d'objets spatiaux insolites, le général d'armée aérienne L.-M. Chassin, président du Groupement, écrivait à l'automne de 1966 : L'événement le plus remarquable de ce trimestre est certainement la décision spectaculaire que vient de prendre le président Johnson. Il a déclaré en effet le 7 octobre dernier qu'il voulait la vérité "à tout prix" sur les soucoupes volantes et qu'il y mettrait le prix nécessaire... 1NDLR: Editorial de Phénomènes Spatiaux (bulletin du GEPA) n° 10, décembre 1966

L'amérique se décide donc, très officiellement et et publiquement, à considérer les objets volants non-identifiés (en français OVNI, en anglais UFO, c'est-à-dire Unidentified Flying Objects, ou encore Flying Saucers, dont nous avons fait soucoupes volantes) comme une affaire sérieuse. Les soucoupes volantes, affaire sérieuse, tel est d'ailleurs le titre d'un ouvrage dû à un reporter de la radio américaine, Frank Edwards, qui vient d'être tout récemment édité en français aEd. R. Laffont.

Inquiétudes américaines

Ce n'est pas d'aujourd'hui que les américains s'intéressent à ce problème. Déjà en 1947, M. Forrestal, alors Secrétaire à la Défense, avait chargé l'armée de l'Air de centraliser et de passer au crible les témoignages et les rapports recueillis sur les UFO. Il s'agissait essentiellement, à cette époque, de savoir si les fameux objets n'émanaient pas d'une puissance — terrestre — hostile. La Central Intelligence Agency (CIA) s'étant rassurée, les travaux furent quelque peu délaissés jusqu'en 1952, où une commission d'enquête, baptisée Project Blue Book, reprit la chose en mains... pour publier 3 années plus tard, en mai 1955, un document célèbre et déconcertant, le Rapport 14, qui semblait n'avoir pour objet que de réduire à néant la signification des objets observés. Depuis, l'US Air Force a publié de temps en temps des communiqués lénifiants, s'efforçant de donner, à chaque incident, des explications naturelles ; il n'était plus question que de météores, de ballons-sondes, d'oiseaux... Aussi le public américain a-t-il eu l'impression qu'on lui cachait la vérité.

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Et en France, que se passe-t-il ?

C'est de la même conviction, peut-être un peu tempérée par le scepticisme français, que sont animés les quelques 500 membres réunis au sein du Groupement d'Etude de Phénomènes Aériens et d'objets spatiaux insolites — GEPA dans le langage courant — qui a été fondé en 1962 à Paris 269, rue de la Tombe-Issoire, 14e et qui est présidé depuis 1964 par général Chassin. Cette association privée, qui est la seule organisation de ce genre en France, ne reçoit ni subside, ni secours d'aucune sorte des pouvoirs publics. Elle vit modestement, sans bureau indépendant ni personnel rétribué, des cotisations de ses adhérents.

La mission que le GEPA s'est tracée, c'est le recueil d'informations concernant les objets volants non identifiés — quelles proviennent de la presse, de correspondants locaux en de nombreux pays du monde, de rapports écrits, de témoignages directs — la conduite d'enquêtes sur place, quand la chose est possible, l'étude des incidents, leur critique fouillée dans tous les aspects, scientifiques, techniques, psychologiques, le classement méthodique des textes, des croquis et des photographies et, si la chose en vaut la peine, leur publication dans la revue trimestrielle du Groupement.

Celui-ci organise des réunions publiques (dans la salle du Musée Social, 5 rue de Las-Cases, à Paris 7e) une fois par mois d'octobre à mai. Pour les spécialistes des disciplines scientifiques en rapport avec le problèmes des soucoupes volantes, des réunions techniques se teinnent de temps à autre. Parmi les membres du Groupement, qui étaient 60 et 1963 (leur nombre a donc presque décuplé en 4 ans) on trouve beaucoup d'ingénieurs, de techniciens, d'aviateurs, d'officiers, de journalistes, de professeurs — tous tenailles par la passion de la découverte et convaincus, sinon de l'existence réelle des soucoupes, du moins de l'extrême importance de cette énigme.

L'esprit qui président aux travaux est, sans conteste, l'objectivité et la prudence. L'objet de nos recherches, m'a déclaré son animateur, M. René Fouéré, a été suffisamment décrié et ridiculisé pour que nous ne nous exposions pas à des sarcasmes, qui seraient fondés si nous prenions pour des soucoupes volantes des objets trop terrestres. La plus grande partie d'une séance publique à laquelle j'ai assisté récemment a été consacrée à l'exposé d'une enquête minutieuse, qui a duré plusieurs mois, menée dans le courant de l'été 1967 auprès d'un habitant d'un bourg des environs de Paris, qui assurait que des véhicules étranges avaient atterri dans son enclos. On put, à la longue, prouver qu'il n'y avait là que fable et que surpercherie ; et le bonhomme, empêtré dans ses mensonges, fut bien forcé d'avouer qu'il avait tout inventé pour se rendre intéressant et passer à la radio... Les rédacteurs de la revue semblent d'ailleurs prendre sovuent plus de satisfaction à récuser ou démentir les phénomènes qu'ils étudient qu'à démontrer qu'on se trouve, à vues humaines, en présence de faits inexplicables. Cette démarche ne procède-t-elle pas du plus pur esprit scientifique ?

Dans notre ciel et sur notre sol

Pour établir une manière de catalogue des incidents spatiaux les plus récents, qui aient pris pour théâtre le sol de France et son ciel, il n'est que de feuilleter la collection de la revue Phénomènes Spatiaux. Toutes les informations qui parviennent à sa rédaction sont signalées, étudiées, "épluchées" et provoquent parfois de longs commentaires d'ordre scientifique et technique. Beaucoup de ces manifestations insolites ont été d'ailleurs mentionnées dans la presse locale ou ont fait l'objet de communiqués à l'un ou l'autre des postes radiophoniques français.

Apparitions de soucouples volantes, mystérieux objets célestes, phénomènes insolites, survols d'engins, atterrissages, débarquements de petits êtres de l'espace ont été nombreux, très nombreux, chez nous, au cours de ces années dernières. Toutes les régions de France ont été visitées, avec peut-être une prédilection pour les contrées écartées et relativement peu habitées.

Le 20 août 1953, à 01:00, près de Cronat (Saône-et-Loire), une automobiliste circulant sur la route de Décize à Mâcon, par un temps très clair, aperçoit devant elle un objet ovale, rouge-feu, paraissant 3 fois plus gros que la pleine Lune, qui descend vers la Terre, traverse la route à 300 m devant l'auto, puis remonte à la verticale et disparaît. Au mois d'avril 1954, près de Flavigny-sur-Ozerain, un couple, en excursion botanique, rencontre en plein jour une énorme masse carrée et métallique qui se tient 1 s au-dessus de leurs têtes avant de s'évanouir. Le 31 mai 1955, dans le Puy-de-Dôme, au Puy-Saint-Galmier, 1 témoin observe, à 300 m de distance, 1 objet en forme de disque, se tenant verticalement au milieu d'un champ ; son diamètre est petit, 1,20 m environ et sa couleur d'un blanc très lumineux, mais non éblouissant. Nous retrouverons, plus tard, cette roue.

Dans la 2ème quinzaine de décembre 1957 — raconte le conducteur d'une voiture — je circulais entre Royère et Bourganeuf, dans la Creuse, entre 00:00 et 01:00. Mon attention fut soudain attirée par une lueur orangée semblable à celle d'un phare de motocyclette. Cette source lumineuse ne se trouvait point sur la route, mais dans le ciel. A cet instant, l'objet était de la taille de la Lune en son plein. En une fraction de seconde, cette boule fondit sur moi et je fus environné d'une lueur orangée extrêmement intense rendant dérisoires les phares de ma voiture. Je fus ainsi suivi sur plus de 10 km, l'objet s'éloignant ou se rapprochant à une vitesse pratiquement infinie, et cela malgré les difficultés du parcours. Dès les premières maisons de Bourganeuf, je vis disparaître une sorte de disque plat, bombé au milieu, très orangé et parfaitement silencieux, suivant la même direction et à une vitesse très élevée.

Sautons jusqu'en 1965. Le 1er juillet de cette année-là, au petit matin, un cultivateur, essayant de prendre sur le fait des amateurs clandestins qui causaient depuis quelques nuits des dégâts dans son champ de lavande, aux environs de Valensole (Basses-Alpes), aperçut une soucoupe volante arrêtée au milieu des plants odoriférants. De petits hommes, la tête et les mains nues, examinaient la lavande ; surpris, ils réintègrent leur engin et la soucoupe s'éleva rapidement. Aux différents enquêteurs, le témoin parut parfaitement sincère.

Après le Massif Central, les Alpes, voici maintenant les monts d'Arrée en Bretagne. Le 16 janvier 1966, près de Bolazec, non loin d'Huelgoat et de Brennilis où l'on construit une centrale nucléaire, vers 04:00, une soucoupe, se déplaçant sans bruit, fait du "surplace" au-dessus d'une voiture, puis va se poser dans un champ voisin. La nuit est très claire ; le témoin distingue un objet de forme carrée. Dans les Vosges, en mars 1966, près d'Attignéville (Neufchâteau), un berger voit défiler devant lui, tout près, une roue dentée, de plus de 1 m de diamètre, qui passe à une vitesse de 30 km/h environ et poursuit sa route, roulant ou rasant le sol, en direction du nord. Dans le Var, à Rebouillon, à quelque distance de Draguignan, à 03:40, le 16 juillet 1966, les passagers d'une voiture observent à loisir un engin lumineux, muni de projecteurs, qui évolue au-dessus de la vallée de la Nartuby, s'immobilise, et repart. Quelques jours plus tard, le 28 juillet, c'est à Montsoreau, en Maine-et-Loire, qu'une boule de feu se montre, vers 22:45, descendant vers le sol, qu'elle touche en l'illuminant largement, remonte légèrement, s'arrête, remonte encore, laissant dans un champ de blé un carré tout à fait écrasé, les pailles recouvertes d'une huille jaunâtre.

Dans la nuit du 18 au 19 mars 1967, près de Guéret dans la Creuse, à la Chapelle-Taillefert, c'est une famille entière qui est éblouie par une lueur éclatante ; une masse étincelante de forme allongée se dirige sur elle ; l'apparition a duré 30 s.

Enfin, il semble difficile de passer sous silence un fait absolument étrange qui a été découvert le 10 mai 1967, à Marliens, non loin de Genlis, dans la Côte d'Or. Dans un polygone pouvant mesurer une dizaine de m2, on a constaté un ensemble de traces insolites, des sortes de puits de 15 à 45 cm de profondeur disposés en étoile, reliés par un réseau de canaux. Partout on a relevé une fine poudre ou poussière mauve. Tout alentour, la terre est dure, tassée, entièrement déshydratée. Une enquête, à laquelle ont participé notamment le commandant de la gendarmerie de Dijon, un officier de la base aérienne 102 de Dijon-Longvic, des pédologues de l'INRA de Dijon, a été suivie d'examens de laboratoire. L'analyse chimique a conclu à la présence d'un oxyde réfractaire, silice ou albumine, qui aurait subi une fusion partielle. Un hélicoptère a même été déplacé pour prendre des photographies aériennes du site.

Que dit l'armée de l'Air ?

Cet incident de Marliens demeure inexplicable. L'enquête a été extrêmement poussée mais elle n'a encore abouti à aucun résultat concret.

Car l'armée de l'Air ne se désintéresse aucunement des soucoupes volantes — qu'elle a choisi d'appeler M.O.C., c'est-à-dire Mystérieux Objets Célestes (alors que, s'ils existent, ces objets ne viennent certainement pas du ciel terrestre, mais bien des espaces interplanétaire ou cosmiques). Au sein de l'Etat-Major de l'armée de l'Air, se trouve un organisme, qui était autrefois le Bureau Scientifique et qui a pris le nom de Bureau de Prospective-Air. Ce bureau est chargé de préparer les études lointaines, d'aspect scientifique avancé ou l'aspect spatial. C'est lui qui recueille et détient les dossiers des mystérieux objets célestes...

Ces dossiers sont constitués, au départ, par les commandants de base aérienne (dépendant des régions aériennes qui se répartissent le territoire national) qui ont, pour instruction permanente, de se documenter sur les manifestations insolites signalées, normalement, par la gendarmerie. Toutes les informations recueillies sont examinées avec soin, en toute objectivité. Les incidents qui en valent la peine font l'objet d'investigations particulières. Des officiers de la base aérienne se rendent sur place, interrogent les témoins, font appel à des spécialistes divers, parfois des artificiers, et décident des prélèvements aux fins d'analyse. Ils s'efforcent de voir ce qu'il y a de réel à travers les témoignages.

De son côté, la Défense aérienne — qui est l'un des grands commandements de l'armée de l'Air — participe aux recherches au moyen de ses radars de surveillance. Malheureusement ces appareils (qui sont destinés à détecter les aéronefs suspects) sont réglés pour des altitudes aéronautiques, et non spatiales, ce qui les empêche de voir ce qui se passe au-dessus de leur volume d'action. Les aviateurs ne disposent pas de radars spatiaux orientés vers la surveillance de l'espace.

En fait, depuis 10 ans, 98 % des cas étudiés ont pu être déclarés explicables. Il ne reste que 2 % des cas devant lesquels s'arrête toute explication naturelle ou technique... Et encore, cela ne veut pas dire que ces derniers soient obligatoirement le fait de véhicules et de pilotes extraterrestres. A Marliens, par exemple, aussi étrange que se présente cette affaire, il est impossible de conclure qu'on est en présence de traces laissées par un véhicule venu d'un monde de l'espace. Jamais nous n'avons eu la preuve formelle que quelque chose d'extraterrestre existât réellement — et surtout lorsqu'on fait intervenir de petits êtres de l'espace...

Comme le fait l'armée de l'Air américaine, l'Etat-Major français se borne à décider, après examen, si telle ou telle manifestation insolite est explicable ou ne l'est pas. Il ne lui incombe pas de pousser plus loin les investigations et de s'efforcer de percer l'énigme des "cas" inexplicables.

Pour une commission française des objets volants non-identifiés

Malgré leur dynamisme, de petites associations privées, comme le GEPA, sont incapables de mettre en oeuvre les moyens qui seraient nécessaire pour conduire les recherches. Seuls, les pouvoirs publics en ont la possibilité. Encore faut-il qu'ils soient "sensibilisés" en ce domaine.

Pourquoi la France n'entreprendrait-elle pas de créer, non pas un service administratif et coûteux, doté de personnel, de moyens et d'un budget, mais bien une simple commission, formée de membres éminents, qui aurait pour tâche de coordonner les recherches, d'orienter les méthodes. Il faudrait insuffler à tous les organismes intéressés un esprit de découverte.

Aux efforts, accrus, de l'armée de l'Air et de la gendarmerie, il faudrait accorder ceux de la Marine nationale et marchande, du CNES, du CNRS, des services d'astronomie, des groupements spécialisés, du monde scientifique en général, avec ses Universités, ses grandes associations — que sais-je encore ? Des liaisons permanentes s'imposent avec l'étranger.

Il faudrait en effet qu'on pût enfin répondre à la question que se posent, en France, tant de gens curieux, sceptiques ou angoissés :

Oui ou non, les soucoupes volantes existent-elles ?