Ron Westrum est professeur associé de sociologie, à l'Université du Michigan Eastern. Il s'intéresse aux réactions sociales aux, et la connaissance des, événements anormaux. Il travaille sur un livre dans ce domaine devant s'intituler : Anomaly and Society: Social Reactions to Impossible Events. L'adresse de l'auteur : Département de Sociologie, Eastern Michigan University, Ypsilanti, Michigan 48197, USA. L'auteur souhaite remercier les critiques utiles de plusieurs personnes ayant lu des premiers brouillons de cet article : Barry Barnes, Roger Hahn, David Jacobs, G. R. Levi-Donati, Marcello Truzzi, et 3 referees anonymes de ce journal.

Lorsqu'ils prennent des décisions sur la réalité d'événements anormaux supposés, les scientifiques sont susceptibles de soupeser à la fois la plausibilité a priori de ce qui est supposé et la crédibilité des signalements qui leur parviennent. Le présent article est une tentative d'examiner les processus de signalement d'anomalies qui ont débouché sur la reconnaissance scientifique de la réalité des météorites au 18ème siècle. Il est montré que les scientifiques n'arrivent pas à faire des suppositions réalistes quant au signalement d'anomalies, et que cet échec affecte la pertinence des décisions prises sur les anomalies. Le traitement des signalements relatifs à des événements anormaux est de plus démontré être lié à la préoccupation qu'à la communauté scientifique de protéger ses processus internes d'une interférence externe. La reconnaissance des météorites n'eut lieu que lorsque les savants du 18ème siècle 1) trouvèrent une manière d'évaluer les signalements, 2) conçurent une théorie pour les expliquer, et 3) reçurent un témoignage oculaire incontestable de leur existence.

Un secteur sous-exploré de la sociologie des sciences est le processus par lequel les données des observations ou expériences scientifiques en viennent à être acceptées comme authentiques. Si le matériel historique sur les controverses à propos des données est abondant, il existe relativement peu d'études tentant de considérer ces cas à la lumière un cadre théorique Des discussions avec mon père, le professeur Edgar F. Westrum, Jr, un chimiste, m'ont convaincu de l'importance du contrôle qualité des données pour le praticien scientifique. Le travail de Harry Collins à cet égard est très suggestif. Voir son "The Seven Sexes: A Study in the Sociology of a Phenomenon, or the Replication of Experiments in Physics", Sociology, vol. 9, n° 2 (mai 1975), 205-24, et aussi son "Upon the Replication of Scientific Findings: A Discussion Illuminated by the Experiences of Researchers into Parapsychology", mimeo, in Proceedings of the First International Conference of the Society for Social Studies of Science, Cornell University (4-6 novembre 1976). Voir aussi G. N. Gilbert, "The Transformation of Research Findings into Scientific Knowledge", Social Studies of Science, vol. 6, nos. 3 et 4 (septembre 1976), 281-306.. Encore moins étudiés, cependant, sont ces cas où les données venant de l'extérieur de la communauté scientifique sont devenues acceptées par elle. Le contrôle des frontières entre l'institution de la science et d'autres parties de la société par l'acceptation ou le rejet d'observations venus de l'extérieure de la communauté scientifique est néanmoins critique pour l'autonomie de la science, et pour le contrôle social en son sein. Ce que je compte faire ici est d'examiner ce problème posé dans sa forme la plus extrême : la réponse de la communauté scientifique aux signalements par des non-scientifiques d'anomalies hypothétiques Le type d'événements anormaux qui m'intéressent ici n'est pas le même que les "anomalies" qui sont à l'oeuvre dans la théorie des révolutions scientifiques de Kuhn (voir Kuhn, T.: The Structure of Scientific Revolutions, 2nde edition, Chicago: The University of Chicago Press, 1970. Ils ne posent pas nécessairement problème à la théorie scientifique, et contrairement aux anomalies qui préoccupent Kuhn, c'est l'existence de ces anomalies qui est controversée, pas leur interprétation. J'ai envisagé plusieurs désignations alternatives pour ces événements, mais aucune, y compris "occultes", "controversés" et "hypothétiques", n'est vraiment satisfaisante. Néanmoins, il est évident que les ovnis, les serpents de mer, les fantômes, les événements psychiques et les abominables hommes des neiges partagent tous une situation intellectuelle commune en ce que les "témoins" prétendent les avoir vus, tandis que les scientifiques nient farouchement qu'ils existent. Charles Fort en a parlé comme des données "damnées" en raison de leur caractère scientifiquement inacceptables en termes de courants (paradigmes) "dominants". Voir The Book of the Damned, in T. Thayer (ed.), The Books of Charles Fort, New York: Henry Holt, 1941. A nouveau, cependant, ce sont souvent les intuitions scientifiques qui sont offensées par ces événements, plutôt que la théorie scientifique.. Dans 2 articles précédents sur les Objets Volants Non-Identifiés et les serpents de mer Westrum, R.: "Social Intelligence About Anomalies: The Case of Unidentified Flying Objects", Social Studies of Science, vol. 7, n° 3, août 1977, pp. 271-302, et "Knowledge about Sea-Serpents", dans R. Wallis (ed.), Sociological Review Monographs, n° special de 'Rejected Knowledge' (à venir, 1979). J'ai exploré la manière dont les récits de ces événements hypothétiques parviennent à la communauté scientifique, et comment ces rapports sont considérés en son sein. Mais ces 2 études traitent d'objets au mieux hypothétiques, et peut-être imaginaires G. Maxwell soutient de manière très convaincante que "entité théorique" n'est pas un concept utile dans son "The Ontological Status of Theoretical Entities", dans H. Feigl and G. Maxwell (eds), Minnesota Studies in the Philosophy of Science, vol. 3, Minneapolis: University of Minnesota Press, 1962, 3-27. Une discussion de ce point sort du cadre de cet article.. Comment la communauté scientifique répond-t-elle dans le cas d'une "véritable" anomalie ? L'information serait-elle traitée de la même manière ? Pour trouver une réponse partielle à cette question j'examinerai un cas qui est devenu un classique dans l'histoire de la science : la controverse sur les météorites du 18ème siècle.

Le choix de la controverse sur les météorites pourrait être critiqué pour un certain nombre de raisons, la plus évidente étant que le terme, la communauté scientifique, fait référence à des entités différentes au 18ème et au 20ème siècles. Cette critique a une validité nominale considérable. Après avoir beaucoup étudier le cas des météorites, cependant, je suis encore plus convaincu de sa pertinence par rapport à d'autres anomalies que je l'étais lorsque j'ai commencé. Une étude du cas des météorites, en conjonction avec ceux des ovnis et des serpents de mer, montre des parallèles suggestifs, bien que loin d'être exacts, entre les 3 controverses.

Il y a, cependant, une raison fortement liée pour laquelle la controverse sur les météorites doit être examinée du point de vue de la sociologie du savoir. Le rejet des météorites par les savants J'ai préféré "savant" à d'autres termes comme étant le plus communément utilisé en France à l'époque pour désigner les gens que nous qualifions aujourd'hui de "scientifiques" ; le terme britannique le plus courant à l'époque semble avoir été "philosophe". Ces 2 termes, cependant, furent aussi utilisés pour désigner des non-scientifiques. Il est ironique que les mots pour les spécialités individuelles étaient d'usage courant alors qu'il n'existait aucun terme pour décrire les scientifiques en général. Voir Ross, S.: "Scientist: The Story of a Word", Annals of Science, vol. 18, n° 2, juin 1962, pp. 65-85. est aujourd'hui devenu part de la rhétorique utilisée par les partisans de l'anomalie pour soutenir que la résistance des scientifiques à accepter les signalements d'ovnis ou de serpents de mer n'est pas fondée sur des raisons adéquates, mais est simplement caractéristique de la résistance scientifique aux nouvelles idées L'expression classique de ce point de vue est celle de Charles Fort. Voir Fort, op. cit. note 2, 19-21. Voir aussi A. C. Oudemans, The Great Sea Serpent, Leiden: E. J. Brill, 1892, ix-x.. Les critiques de l'anomalie ont utilisé la controverse à son tour pour soutenir que les éléments en faveur des météorites et des ovnis sont très différent, et qu'en fait les cas sont très éloignés Morrison, P: "The Nature of Scientific Evidence: A Summary", dans Sagan, C. & Page, T. (eds), UFOs: A Scientific Debate, Ithaca, NY: Cornell University Press, 1972, pp. 276-290.. Des sources secondaires sur la controverse sont souvent inexactes, menant certaines personnes à faire des déclarations incorrectes à son sujet Par exemple, l'information sur les météorites dans Menzel, D. H.: "Case Against UFOs", Physics Today, juin 1976, 13-15, est inexacte.. Il est important d'obtenir les faits corrects du cas des météorites, ne serait-ce qu'à des fins de comparaison.

La controverse a eut lieu lors des dernières années du 18ème siècle et les premières années du 19ème siècle. En un sens la controverse a commencé avec un rejet formel des 3 pierres météoritiques par l'Académie des Sciences française en 1772. Mais le véritable débat n'a pas commencé avant 1794, lorsque le physicien allemand Chladni publia un petit livre défendant la réalité des météorites Chladni, E. F. F.: Uber den Ursprung der von Pallas gefundenen und anderer ihr ahnlicher Eisenmassen, und uber einige damit in Verbindung stehende Naturscheinungen, Riga: J. F. Hartknoch, 1794.. La même année une pluie qui reçu une large publicité eut lieu à Sienne, en Italie Tata, D. Memoria sulla Pioggia di Pietre, Naples: Nobile and Co., 1794.. La réponse à ces 2 événements fut généralement négative Voir Leman, article sur les "Pierres météoriques", dans le Dictionnaire d'Histoire Naturelle, Pans, 1818, pp. 237-283, à 248.. Chladni et d'autres défenseurs de la réalité des météorites furent sous un feu constant sur la base que leur idées offensaient, soit la théologie, soit les idées des Lumières Chladni, E. F. F.: über Feuermeteore und uber die mit denselben herabgefallenen Massen, Vienne: J. B. Huebner, 1819, 9-10. Chladni ne publia même pas les noms d'autres physiciens qui étaient d'accord avec lui, de peur que leur réputation puisse en être entachée.. Au tournant du siècle, cependant, avec le signalement de pluies supplémentaires, l'attitude générale changea de la dénégation pure et simple à l'incertitude. Après 1803 la réalité des météorites devint globalement acceptée.

Les dernières histoires complètes de la controverse des météorites furent écrites au début du 19ème siècle La meilleure vue d'ensemble de la controverse des météorite reste M.P.M.S. Bigot de Morogues: Mémoire Historique et Physique sur la Chute des Pierres Tombées sur la Surface de la Terre à Divers époques, Orléans: Jacob Ainé, 1812. Nombre des documents afférents sont donnés dans J. Izarn, Pierres Tombées du Ciel ou Lithologie Atmosphérique, Paris: Delalain Fils, 1803.. Bien qu'il y ait eu de courts traitements récents Sears, D. W.: "Sketches in the History of Meteoritics, 1: The Birth of the Science", Meteoritics, vol. 10, n° 3, 1975, pp. 215-226; Sears, P. M.: "Notes on the Beginnings of Modern Meteoritics", ibid., vol. 2, n° 4, 1965, pp. 293-299; Levi-Donati, G. R.: 'La Polemica sulla "piogetta di sassi" del 1794', Physis, vol. 17, 1975, pp. 94-111. donnant le fil des événements et des détails important de certains aspects de la controverse, ces articles n'ont pas traité des questions plus larges de sociologie du savoir pour laquelle la controverse des météorites est pertinente. Ces questions seront l'objet de cette étude.

Il est souvent suggéré que la raison pour laquelle les scientifiques rejettent les signalements d'anomalies est qu'ils considèrent ces choses comme peu plausibles pour des raisons théoriques a priori. Peut-être est-ce une explication complète dans certains cas (les fantômes, par exemple). J'aimerais arguer dans ce qui suit, cependant, qu'un facteur majeur du rejet de l'existence de telles anomalies est la quantité et la qualité des signalements les concernant qui parviennent jusqu'aux scientifiques. Si les signalements (ou leur absence relative) sont effectivement importants dans le rejet par le scientifiques des anomalies, alors nous devons examiner la manière dont les signalements de la part de témoins d'anomalies prétendues parviennent (ou ne parviennent pas) aux scientifiques. Je voudrais suggérer que ce n'est qu'en comprenant le système d'intelligence sociale qui transmets ces signalements – et, en particulier, comment les scientifiques considèrent ses processus – que nous pouvons vraiment comprendre les opinions des scientifiques sur des anomalies comme les ovnis, les serpents de mer, et (au 18ème siècle) les météorites. Comment nous le verrons, le rejet de ces anomalies intervient sur des bases sociologiques comme scientifiques. Ainsi notre préoccupation ici sera d'examiner la validité des prémisses sociologiques sur lesquels est basé ce rejet.